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Prévenir la prochaine crise alimentaire au Sahel
(La Croix 30/07/2010)


L’aide d’urgence se déploie au Niger, qui connaît une crise alimentaire. Des responsables associatifs, des économistes et des agriculteurs affinent leur stratégie pour rompre avec le cycle de la malnutrition

Actuellement, environ dix millions de personnes sont exposées à la faim dans la bande sahélienne selon les chiffres des organismes des Nations unies (FAO et Programme alimentaire mondial), en charge de la sécurité alimentaire. La crise frappe principalement le Niger (7 millions de personnes touchées) qui focalise l’aide internationale. Les populations du nord du Mali, du Nigeria, et dans un degré moindre, du Burkina Faso ne sont pas épargnées. Les marchés restent approvisionnés mais la hausse des prix des céréales, suite à un recul de la production agricole en 2009, empêchent les familles d’acheter les produits indispensables entre deux récoltes.

« Il s’agit d’une crise nutritionnelle grave, précise Olivier Longuet, responsable des opérations d’Action contre la faim dans le secteur. Cela fait des années que les gens vivent sur le fil du rasoir. Il suffit d’une récolte un peu en dessous de la normale pour que se créent d’énormes déséquilibres. » La malnutrition reste un mal chronique, quasi annuel dans la région. C’est son ampleur qui change au gré des saisons des pluies. Comment rompre le cycle ? Comment prévenir la prochaine crise alimentaire ? Pendant que l’aide d’urgence se déploie massivement au Niger, les spécialistes de l’urgence et du développement planchent sur l’avenir. Voici les solutions possibles sur lesquelles ils travaillent.
Eviter la malnutrition infantile

Le constat

Les enfants, en particulier entre 6 mois et deux ans, sont les premières victimes des crises alimentaires. Ils tombent beaucoup plus vite que les adultes dans la malnutrition aiguë sévère, un état sanitaire où le risque de mortalité est très élevé. Un traitement médical, sous la forme d’une pâte énergétique à haute valeur nutritionnelle, est alors indispensable. Les organismes des Nations unies, les ONG et les autorités locales prévoient de soigner 380 000 enfants au Niger cette année du fait de la crise alimentaire, dans les hôpitaux ou les centres de soin ambulatoire, ainsi que 30 000 au Tchad, où l’aide tarde à se mettre en place.

Les pistes

Même les années de bonnes récoltes, une partie de la population sahélienne souffre de sous-alimentation. « L’Unicef estime à 400 000 le nombre d’enfants décédés chaque année des suites de la malnutrition aiguë sévère », précise Félicité Tchibindat, conseillère de l’organisation pour l’Afrique de l’Ouest.

Or, il existe aujourd’hui de nouveaux aliments thérapeutiques prêts à l’emploi permettant d’éviter que les enfants tombent dans les formes les plus graves de la malnutrition. « Il faut investir dans la durée, insiste Marie Pierre Allié, présidente de Médecins sans frontières (MSF). En prévision des périodes difficiles, on pourrait distribuer ces produits aux enfants de 6 mois à deux ans, tout au long de l’année. Cela renforcerait leur capacité de résilience. » Le coût ne serait pas forcément disproportionné par rapport à l’actuelle intervention massive en urgence.
Instaurer des filets sociaux

Le constat

« Aujourd’hui, il y a des vivres sur la plupart des marchés dans la bande sahélienne, mais les populations manquent d’argent pour en acheter. C’est une crise de la pauvreté », observe depuis le Mali, Roger Blein, consultant auprès de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Les États n’ont pas instauré de filets de sécurité, de type revenu minimum d’insertion. Privés de subventions, de systèmes d’assurances, les agriculteurs ne doivent compter que sur eux-mêmes lors des mauvaises récoltes. « Les producteurs n’osent pas investir le peu qu’ils ont de peur de tout perdre, poursuit Roger Blein. Le coût du risque doit être pris en charge par la collectivité. »

Les pistes

Transferts d’espèces aux ménages les plus pauvres, programmes de travail contre nourriture, coupons alimentaires… Les organisations internationales et les autorités locales étudient différents mécanismes de solidarité expérimentés avec succès en Amérique latine (lire ci-contre). La Banque mondiale et l’Unicef veulent lancer un projet pilote au Niger d’ici à la fin de l’année. Sur le continent, le Ghana fait figure de précurseur avec des distributions de coupons alimentaires à grande échelle. Reste que sans l’aide des bailleurs de fonds, les finances publiques des pays de la bande sahélienne ne leur permettront pas de lancer ces projets coûteux.
Améliorer la productivité agricole

Le constat

La productivité des pays du Sahel n’a cessé de décliner. « Il y a quinze ans, on produisait 1,5 tonne de céréales à l’hectare autour Niamey, au Niger, contre 300 kg aujourd’hui », constate le directeur général de l’ONG SOS Sahel, Remi Hemeryck. Les sols s’épuisent par manque de rotation des cultures. Du fait de la pression foncière, les temps de jachère ne sont plus respectés. Les surfaces arables diminuent sous l’effet de l’érosion des sols. Les pratiques agricoles sont de moins en moins adaptées aux changements climatiques : les pluies se font plus irrégulières, moins prévisibles. Or, seules 4 % des terres sont irriguées contre 39 % en Asie du Sud-Est. Et les paysans n’ont pas accès au crédit, aux semences adaptées, aux engrais, aux pompes pour l’irrigation, au savoir-faire.

Les pistes

Les travaux d’agronomes démontrent qu’il n’est pas besoin de gros investissements, de tracteurs ou de machines-outils pour relancer la productivité. Harouna Bembello, responsable au Niger de SOS Sahel, plaide pour de la petite irrigation, du goutte-à-goutte, qui permettrait par ailleurs le développement de cultures maraîchères. « On ne peut pas être totalement dépendant des pluies », insiste-t-il. Des expérimentations démontrent que des nouvelles manières de travailler le sol associées à un minimum d’engrais permettent de doubler la production de sorgho en l’espace d’une année. « Cela demande 200 € d’investissement par hectare », précise Remi Hemeryck, pour qui le gros de l’effort doit porter sur la formation et la sensibilisation des producteurs.
Protéger les agriculteurs locaux

Le constat

Aujourd’hui, les agriculteurs locaux ne disposent d’aucun mécanisme de protection contre la volatilité des prix. « Lorsque la récolte est bonne, leur marchandise est mise sur le marché en même temps, faute de réserves de cash pour étaler les ventes. Résultat, les cours s’effondrent », observe Bachir Diop, directeur de la Sodefitex, une société cotonnière du Sénégal. Les paysans ont un accès trop limité aux marchés urbains, où la demande ne cesse pourtant de se renforcer du fait de l’exode rural. Avant que leurs récoltes n’arrivent jusqu’aux villes, ils sont soumis à des « taxes » en tout genre de fonctionnaires locaux.

« Une fois sur place, les producteurs subissent de plein fouet la concurrence des céréales importées à bas coût. Les pays d’Afrique de l’Ouest imposent des taxes douanières de 10 % en moyenne sur des denrées comme le riz thaïlandais, contre plus de 30 % en Europe », note Éric Hazard, responsable de l’ONG Oxfam pour l’Afrique de l’Ouest.

Les pistes

« La flambée des prix des matières premières agricoles en 2008 a démontré le danger de la dépendance aux importations, estime Bachir Diop. Le dogme du libéralisme sauvage a volé en éclats. » La mesure la plus simple et la plus efficace pour protéger les agriculteurs locaux serait d’augmenter les taxes sur les produits importés. Le sujet, totalement tabou avant 2008, est désormais à l’ordre du jour des États de l’Afrique de l’Ouest.

Le problème, c’est que la hausse des taxes se répercuterait sur les prix des céréales consommées par les populations pauvres des villes, promptes à manifester dans la rue contre la vie chère. Or, tant que les paysans locaux n’auront pas obtenu des gains de productivité, leurs articles auront du mal à concurrencer les gros pays exportateurs.


Olivier TALLES




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